Gouverner et faire de l’économie à l’africaine
Je me souviens encore des premiers projets qu’on m’a confiés à l’OCDE en 2018. Ils allaient durablement transformer ma lecture de l'économie et de la notion de progrès - une lecture que ma position – passionnante - de pont entre le milieu économique international et le monde africain du développement n'a cessé d'enrichir depuis. L’un de ces projets consistait à analyser en profondeur les secteurs économiques les plus émetteurs de gaz à effet de serre, afin de formuler des recommandations de politiques d'atténuation du changement climatique capables de soutenir la croissance économique dans ces secteurs, tout en assurant le bien-être des populations et du monde vivant. Encore faut-il s'entendre sur ce que recouvre le bien-être : il dépasse largement le simple fait de se sentir bien. Le bien-être, au sens où nous l'entendions, c’est aussi bien la richesse qui circule que la Vie qui s'épanouit, dans le présent comme dans le futur, et ce pour chacun et pas seulement pour une moyenne arithmétique.
Selon nos recommandations (2019 et 2020), favoriser une croissance économique durable tout en assurant le bien-être stipule une chose : aller au-delà du Produit Intérieur Brut comme unique boussole des politiques économiques et recentrer les politiques publiques sectorielles autour d’objectifs et de budgets bien-être, dans les secteurs que sont l’industrie, l’accès à l’énergie, le transport, l’urbanisme et le logement, et l’agriculture et l’alimentation. Le tout en s’appuyant sur le cadre de mesure du bien-être de l’OCDE et d’autres initiatives comme le budget bien-être en Nouvelle-Zélande, sous l’impulsion de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, mandatée en 2008 pour évaluer les limites du PIB comme mesure de la performance économique et du progrès social, et pour proposer et suivre des indicateurs plus larges de bien-être*.
La venue à l’OCDE du Professeur J. Allister McGregor en 2018, où il présenta en interne un cadre réorganisé et se basant sur l’approche abstraite des capabilités d’Amartya Sen (« faire », « avoir », « être ») a été pour moi un élément inspirant et déclencheur concernant l’urgence d’adapter localement les dimensions universelles du bien-être pour comprendre et adresser les failles politiques que constituent l’indignité humaine. Les indices statistiques définis localement et le plus granulairement possible - jusque dans les villes - sont cruciaux, c’est ce qui définit, au-delà de la mesurer, la trajectoire économique des peuples et des communautés.
Plus récemment, la lecture d’un article rédigé par mon collègue le statisticien en chef de l’OCDE et des collègues d’autres organisations internationales, retraçant l’histoire du PIB et des statistiques nationales, a eu en moi un effet révélateur sur l’invitation de notre époque. Faite à l’Afrique. En tant qu’économiste et statisticienne africaine, j’en ai eu une analyse sans doute différente de ce que les auteurs eux-mêmes avaient voulu véhiculer. Ce papier édifiant, retraçant le récit de la naissance de l’économie moderne et de son principal instrument de mesure, le PIB, et où on voit que l’Afrique n’a pas encore eu un rôle puisqu’elle a été pillée et saignée durant des siècles, m’a fait réfléchir sur l’urgence de la création conceptuelle en Afrique, et la nécessaire décolonisation des systèmes d’indicateurs et statistiques nationales africaines. Il est important de prendre conscience que les cadres créés par l’Occident, puis calqués en Afrique ne font que reproduire des logiques coloniales insoutenables et inadaptés pour notre continent qui veut récupérer sa souveraineté et sa capacité de création. C’est d’autant plus vrai en matières économique et statistique.
Mais qu’est-ce que le PIB et comment a-t-il été façonné ? Retour sur la fascinante histoire de la métrique économique la plus puissante du monde.
Le PIB comme outil de guerre
Il est essentiel de savoir que le PIB est né d’une vision de guerre, et non d’une vision du progrès humain et du bonheur. Comprendre l’histoire est fondamental pour mieux saisir la marche du monde et en modifier sa trajectoire. À l’origine de la mesure du PIB se trouve d’abord la notion de revenu national. Les premières tentatives de mesure du revenu national remontent au XVIIe siècle, en Angleterre et au Pays de Galles, mais c’est la Grande Dépression des années 1930, causée par le krach boursier de 1929, qui donne véritablement l’élan à l’élaboration d’un outil économique qui précipitera le monde dans une croissance à la fois prospère, inégalitaire et profondément problématique. Les économistes et les gouvernements de grandes nations occidentales souhaitaient comprendre l’ampleur du désastre de la Grande Dépression et comment y répondre concrètement, mais ils ne disposaient pas d’outils de mesure fiables. L’économiste Simon Kuznets est mandaté par le Congrès américain pour produire des estimations de l’évolution du revenu national pour la période 1929-1932. En 1933, Kuznets estime une chute drastique du revenu national de 50 %. Il a mesuré ce que les ménages et les entreprises perçoivent réellement comme revenu, mais il voulait exclure de ce calcul les dépenses qui ne servent pas directement "à la satisfaction des consommateurs" - notamment les dépenses militaires et une grande partie des dépenses publiques.
D’emblée, cette première évaluation de l’impact économique de la Grande Dépression fournit statistiquement la justification du New Deal, ensemble de réformes économiques et sociales lancées par Franklin Roosevelt à partir de cette même année pour redresser le pays, grâce à l’intervention accrue de l’État dans l’économie : puisque le privé s’effondre, il faut injecter de l’argent public. Concrètement, l'État américain va massivement investir dans de grands projets publics pour relancer l’économie et créer des emplois (barrages, routes, infrastructures, etc.), réglementer et assainir le système bancaire et financier en séparant les banques de dépôt et d'investissement, soutenir les agriculteurs en régulant la production, et mettre en place les premiers filets de protection sociale comme les pensions de retraite et l'assurance chômage.
En parallèle de Kuznets, au Royaume-Uni, l’économiste et statisticien britannique Colin Clark développe en 1937 une mesure du revenu national sous trois angles simultanés - production, revenu, et surtout dépenses - et devient ainsi un autre inventeur-ancêtre du PNB (produit national brut).
La Seconde Guerre mondiale formate définitivement le PIB
Mais c’est la seconde guerre mondiale qui fixe globalement l’architecture du PIB tel qu’on le connaît. En 1940, l’économiste britannique Keynes, père des politiques économiques interventionnistes et inspiré par le New Deal, inclut, dans son livre « How to Pay for the War » « comment payer pour la guerre », les dépenses publiques dans la mesure du revenu national, comme le fit Clark. Cette logique keynésienne s’impose au détriment de Kuznets, car elle permettait de démontrer que les dépenses de guerre ne baissaient pas le revenu national, mieux, elles l’augmentaient. Kuznets s’opposera toute sa vie à l’inclusion des dépenses gouvernementales et militaires dans une mesure du revenu national, car ils ne contribuaient pas selon lui à la qualité de vie des consommateurs et à leur bien-être.
Ainsi naquit un puissant narratif autour de ce qui deviendra plus tard le PIB, qui se recentre, par comparaison au PNB, sur la production intérieure. L’économie de guerre trouva une justification toute faite, fondée sur des statistiques validées. Le Président Roosevelt s’en servit dans sa communication politique pour convaincre les citoyens américains et les leaders du monde de l’utilité de faire la guerre et de la financer massivement. En 1942, la formule désormais célèbre est actée**. Il est donc à retenir que le PIB est né d’une volonté de guerre.
Une mesure propagée et imposée au reste du monde
Depuis la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, le PIB s’est imposé comme l’étalon universel du progrès économique, et sert une vision du développement basé sur l’extraction et la domination. Après 1945, le PNB et le PIB se mondialisent pour des raisons géopolitiques autant que techniques. Le Plan Marshall conditionne les aides à des objectifs de croissance. L’OECE (ancêtre de l’OCDE) fait du PIB son étalon. La Guerre froide le transforme en arme idéologique : il faut aussi démontrer la supériorité du capitalisme sur le communisme, en se servant de statistiques.
Le PIB a instauré un piège de la croissance où le progrès est indexé sur la consommation permanente et le remplacement insoutenable des ressources. Comme le dit l’économiste égyptien Samir Amin, « l’esprit fixé sur le produit intérieur brut oublie que la croissance de cette grandeur peut être obtenue par la destruction des forces productives en dernier ressort : l’homme et les ressources naturelles ». Le PIB légitimise des choix lourds de sens pour nos sociétés. Il inclut les dépenses militaires mais exclut le travail domestique non rémunéré, comme celui de femmes qui font le choix de s’occuper de leurs familles. Le PIB comptabilise l’extraction des ressources naturelles comme un revenu, mais ne déduit pas l’épuisement de ce même capital naturel. Une forêt qui brûle, une nappe phréatique ou un gisement de mine qui s’épuise, une communauté déplacée par des opérations extractives à Darou Khoudoss, Mboro, et ailleurs dans le monde, tout cela n’est pas pris en compte. Le PIB n’inclut pas le bien-être objectif (example: emploi et qualité de l'emploi, logement, santé, éducation et compétences, équilibre entre vie professionnelle et vie privée, liens sociaux, engagement civique et gouvernance, qualité de l'environnement, sécurité), et encore moins le bien-être subjectif (sentiment de satisfaction, émotions). Plus surprenant encore, il ne tient pas compte des inégalités de distribution puisque la croissance peut coexister avec de la pauvreté endémique. Le PIB sait très bien mesurer la richesse produite par un pays, mais il ne dit rien de la vie réelle.
L’état de nos économies et de notre climat est la conséquence directe et structurelle de cette créature statistique et économique qu’est le PIB. C’est une logique de croissance illimitée aveugle à ses propres coûts, qui a légitimé des décennies de prédation économique, particulièrement dans les pays du Sud, sans que leurs sociétés en voient les bénéfices. L’Egyptien Samir Amin a lui-même théorisé, avant la plupart des rapports phares propulsés en Occident et cités plus haut, que le sous-développement des pays en voie de développement n'est pas un retard mais le produit structurel de leur intégration au système capitaliste mondial, dans ses ouvrages L'accumulation à l'échelle mondiale (1970) et Le développement inégal (1973).
Cette logique de guerre initialement instaurée par l’Occident est en train, en quelque sorte, de reprendre sa place: l’Aide Publique au Développement connaît depuis deux années des coupes drastiques et inédites le plus généralement au profit d’une augmentation du budget national de défense de certains donneurs, qu’ils l’assument ou non et en fonction de leurs propres priorités, ce qui est leur droit le plus absolu. Il est temps que l’Afrique saisisse cette silencieuse et précieuse invitation qui lui est lancée : reprendre son pouvoir sur son propre développement. L’Afrique peut rompre avec l’économie de la guerre et de la mort - cette économie mondiale façonnée aussi par une certaine masculinité - , et faire preuve d’une gouvernance économique féconde rendant contraignante - par inscription dans la Constitution (comme l’a fait le Bhoutan avec son Bonheur National Brut, autour du développement socio-économique durable et équitable, la préservation et promotion de la culture, la protection de l'environnement, et la bonne gouvernance) ou à travers sa loi de finances - la mise en œuvre de politiques publiques centrées sur ce qui fait, dans chaque pays, que la vie vaut la peine d’être vécue.
Le développement durable est déjà un concept longtemps ancré dans de nombreuses sociétés traditionnelles africaines qui entretiennent une relation respectueuse avec la nature et le monde vivant qu’ils considèrent comme garants de leur propre survie. De grands intellectuels africains comme Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo ont développé une pensée solide et originale sur la nécessité de produire un modèle de développement durable, écologique et endogène en Afrique. Samir Amin, ayant une vision qui lui est propre, a été de la même poigne et de la même technicité que les autres grands économistes occidentaux cités plus haut. Il faut reprendre, de façon consciente et actualisée, le flambeau qu’il a déposé pour nous autres économistes venant du Sud, tout en reconnaissant cependant l’interconnexion des marchés, des économies et des gouvernances : pas de déconnexion possible. Il est maintenant temps de conceptualiser toutes ces pensées, puisque chaque génération doit découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir, ce qui permettra à l’Afrique de dire qu’elle a pu se relever de son histoire pour contribuer à une saine reconceptualisation du monde.
Alors que le Sénégal est en train de réviser sa Constitution, il pourrait être efficace et puissant de rendre politiquement et démocratiquement contraignante l’atteinte de certains objectifs de bien-être pour les populations, et de modifier sa loi de Finances en conséquence et ce de façon pragmatique et réaliste. Je voudrais que l’Afrique soit fière d’elle et qu’elle soit agente de son économie, et c’est à elle de prendre sa place et de faire preuve de création économique au niveau gouvernemental pour éradiquer la pauvreté, instaurer la bonne gouvernance, et favoriser la liberté individuelle consciente. C’est l’invitation, grave, urgente, mais belle, de notre époque.
Références:
Samit Amin, 1970 : L'accumulation à l'échelle mondiale
Samir Amin,1973 : Le développement inégal
Meadows, 1970 : The limits to growth - les limites de la croissance
Stiglitz-Sen-Fitoussi, 2008 : Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social
J. Allister McGregor, 2018 : (PDF) Reconciling Universal Frameworks and Local Realities in Understanding and Measuring Wellbeing
OECD, 2019 : https://www.oecd.org/en/publications/accelerating-climate-action_2f4c8c9a-en/full-report/component-5.html
Fatoumata Sissi Ngom, 2020 : QUAND LE CORONAVIRUS ENTRERA DANS LE CHAMP DE NOS SOUVENIRS | SenePlus
OECD, 2020 : https://www.oecd.org/en/publications/accelerating-climate-action-in-israel_fb32aabd-en.html
Fatoumata Sissi Ngom, 2021 : POUR UNE PENSÉE ÉCONOMIQUE INTÉGRALE ET DES INDUSTRIES EXTRACTIVES POSITIVES | SenePlus
Steeve et al. McFeely, 2024 : To-GDP-and-beyond-The-past-and-future-history-of-the-worlds-most-powerful-statistical-indicator.pdf
Fatoumata Sissi Ngom, 2024 : PROPOSITION POUR LA CRÉATION, DANS LE PROJET, D’UN INDICE NATIONAL COMPOSITE POUR LA MESURE DU PROGRÈS ÉCONOMIQUE AU SÉNÉGAL | SenePlus
Daouda Diop, 2025 : Revisiter l’œuvre de Cheikh Anta Diop : enjeux et défis pour le développement de l’Afrique contemporaine
*Voir aussi le rapport Meadows (1970) The limits to growth - les limites de la croissance recommandaient d’ores et déjà de définir des indicateurs allant au-delà du PIB, et le rapport Brundtland (1987) Notre Avenir à tous, tout aussi décisif.
** Il est calculé en additionnant la consommation des ménages, l'investissement des entreprises et les dépenses publiques, puis en ajoutant les exportations - car elles correspondent à une production nationale, même vendue à l'étranger - et en soustrayant les importations, car celles-ci sont déjà comptées sans pour autant correspondre à une production réalisée sur le territoire national.


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